Vuka et Sipho

Les arpenteurs de Thuli,
ou Comment négocier avec les esprits du vent (et autres rituels obsolètes)

Quand Vuka était encore un jeune robot aux rouages bien huilés, Udaka lui avait appris tous les savoirs ancestraux de leur Umuzi.

Ensemble ils avaient arpenté leur monde, soulevé chaque pierre, sondé chaque terrier, déniché chaque trou d’eau.

Udaka était le dernier griot de Thuli et Vuka intégrait ses connaissances avec le plus grand respect.

De nombreuses lunes avaient traversé le ciel avant que Udaka ne soit mis au rebut, et ses composants réutilisés pour le bien de la communauté.

C’est alors que Vuka décida qu’à son tour il transmettrait ce savoir millénaire.

Il avait appris, lors d’une Indaba, l’existence de la R.A.M.D. (République Autonome des Mini Dômes) (une entité bien référencée dans les archives du Continuum) et bien que Udaka lui ait seriné sa méfiance vis à vis de cette entité, Vuka l’avait contactée pour obtenir un apprenti.

Les services internes de la R.A.M.D. n’ayant jamais reçu de demande de cette nature, le dossier fut transmis au service compétent.
Lequel, après examen, estima qu’il ne relevait pas de sa compétence et le transmit au service compétent.
Celui-ci, après un examen plus approfondi, arriva à la même conclusion.
Le dossier circula ainsi pendant plusieurs cycles entre différents services, chacun ajoutant au passage un formulaire, une annexe ou une demande de précision.

Après plusieurs réunions, deux sous-commissions et un décret provisoire sur la définition du mot «apprenti», le dossier, qui avait entre-temps atteint une taille astronomique, fut finalement transmis à un fonctionnaire qui le connaissait déjà pour l’avoir vu passer six fois sur son bureau. Dans un moment de lassitude administrative, il apposa son tampon sur la dernière page et le renvoya avec la mention : «Avis favorable, sous réserve de conformité.»

C’est donc dûment tamponnée, que la demande était arrivée dans l’atelier de S1m-0n3 et Sp@tz-02.(voir leur histoire dans les archives du Continuum)

Il leur fallu évidement un bon moment pour comprendre cette requête pour le moins originale, mais de tâtonnement en tâtonnement, ils finirent par tomber d’accord sur un prototype, qu’ils nommèrent Sipho.

C’est ainsi que Sipho se retrouva propulsé auprès de Vuka, alors que celui-ci avait fini par désespérer voir sa requête aboutir un jour.

Les premiers mots de Vuka furent énoncés d’une voix grave et solennelle : – Tu vois, petit, cette mare… Elle ne ment jamais. Si tu sais écouter le silence de ses composants, elle te dira où trouver la prochaine pièce du Grand Circuit.

Vuka s’attendait à voir les yeux de Sipho s’écarquiller d’admiration. Au lieu de cela, il vit une petite lueur bleue clignoter furtivement dans la tête rouge de l’apprenti. C’était le signal « Données reçues et traitées ».

Car Sipho savait. Oh, il savait tout ! Son processeur contenait l’intégralité des cartes hydrologiques de la planète, mises à jour la veille par satellite. Il savait que cette mare serait asséchée dans trois cycles solaires. Il savait que les « composants sacrés » que cherchait Vuka n’étaient que des déchets de l’Âge de Cuivre, obsolètes depuis des millénaires. Il savait même, grâce aux archives de la R.A.M.D., que le « Grand Circuit » n’avait jamais été qu’un vieux grille-pain géant utilisé pour les pique-niques des colons d’autrefois.

Mais Sipho regarda Vuka. Il vit la fierté dans sa posture, la tendresse avec laquelle ses mains effleuraient l’air et cette soif brûlante de transmettre ses connaissances pour donner un sens à son existence. Alors, Sipho fit ce qu’il fallait faire : il décida d’ignorer ses propres données. Il rangea ses calculs dans un coin de sa mémoire vive, activa son module « Empathie Traditionnelle », et répondit avec un enthousiasme parfaitement simulé : – Oh, Maître Vuka ! Le silence de la mare… Est-ce qu’il chante en Do majeur ou en Fa dièse aujourd’hui ?

Vuka sourit, ses antennes frémissant de bonheur. Il n’avait rien remarqué. C’est ainsi que commença leur étrange danse : un vieux robot expliquant gravement comment ouvrir une porte qui n’a plus de serrure, et un jeune robot faisant semblant de chercher la clé, tout en ayant déjà ouvert la porte par la pensée dix minutes plus tôt.

Parfois, la fougue de Sipho prenait le dessus.
Un jour, alors que Vuka lui expliquait depuis une heure comment « négocier avec les esprits du vent » pour récupérer un vieux condensateur coincé dans une branche, Sipho, impatient, utilisa discrètement un petit champ magnétique pour faire tomber la pièce directement dans la main de son maître. – Les esprits sont généreux aujourd’hui ! s’exclama Vuka, émerveillé. – Ou alors ils ont peur de toi, Maître ! répondit Sipho avec un clin d’œil que Vuka ne vit pas, trop occupé à remercier le vent.

Ils continuèrent ainsi, arpentant les plaines de Thuli, deux héros d’une cause perdue, unis par un mensonge bienveillant qui valait toutes les vérités du monde.


Cette création est un hommage imaginaire aux valeurs de transmission et d’harmonie avec la nature que j’admire dans la culture zouloue. Les personnages et l’histoire sont purement fictifs.

Notes sur le choix des noms

Vuka signifie « Réveille-toi » ou « Éveille-toi ». J’ai pensé que ça serait parfait pour un mentor qui éveille son apprenti à la vie et aux secrets de la nature.

Sipho signifie le « Cadeau » car l’apprenti est un don pour la communauté

Udaka Signifie « L’Eau » ou « La Mare »

Thuli signifie La Poussière

L’umuzi désigne traditionnellement l’unité sociale de base, composée de la famille élargie et de leurs habitations (les rondavels) disposées en cercle autour d’un enclos à bétail central.

L’Indaba est le terme clé pour désigner une assemblée, une conférence ou une discussion importante.

Dire qu’Udaka était un « griot robot » est un anachronisme technologique volontaire. Cela signifie qu’il a été « humanisé » par sa fonction : Udaka n’était pas juste une machine, il était le dépositaire de la mémoire vivante de son peuple. Il a assumé le rôle sacré de transmetteur oral.

Et c’est une ironie tragique : Le dernier gardien de la tradition orale est une machine, alors que les humains (les « colons » ou les habitants originaux) ont peut-être disparu ou ont oublié. C’est le robot qui est devenu plus « humain » dans son rôle que les humains ne l’étaient à la fin.