Statut : Livre d’artiste – carnet Fabriano, 20 × 15 cm altéré
Aquarelle, encres, collages, découpes, écriture asémique, éléments mobiles et pop-up.
2023
Cartel :
Le Palais des Merveilles est l’un des lieux les plus mystérieux d’Okéanos. Il n’apparaît sur aucune carte.
Les voyageurs qui prétendent l’avoir découvert ne racontent jamais la même histoire :
Chaque visite révèle un chemin que nul autre n’avait encore emprunté et chaque retour permet de nouvelles découvertes.




















La légende du Palais des Merveilles
Nul ne sait aujourd’hui qui bâtit le Palais des Merveilles, ni à quelle époque des profondeurs il fut élevé.
Les plus anciens récits du Livre des Origines disent qu’il ne fut jamais destiné à recevoir un souverain.
Okéanos souhaitait qu’existe un lieu où seraient préservées les plus rares merveilles de son royaume, afin qu’elles échappent au temps, aux tempêtes et à l’oubli.
Il y rassembla les poissons aux couleurs les plus éclatantes, les méduses qui savaient éclairer les courants de mémoire, les jardins de coraux les plus paisibles et les créatures que nul n’avait encore pris le temps de nommer.
Les salles du palais furent ouvertes sur les eaux afin que chacun pût vivre librement. Les pierres furent percées d’innombrables passages où les habitants circulaient sans jamais se heurter. Les algues grandirent jusqu’à former des portiques, des galeries et des voûtes plus délicates que les plus beaux palais bâtis par les hommes.
Les siècles passèrent.
Les poissons oublièrent quels lieux avaient été construits pour eux et lesquels ils avaient choisis eux-mêmes.
Les jardins envahirent les corridors.
Les méduses suspendirent leurs lentes lanternes sous les voûtes.
Les pierres apprirent à déplacer leurs propres passages.
Peu à peu, le palais cessa d’obéir à toute géographie connue.
Les voyageurs qui prétendent l’avoir découvert racontent des histoires qui ne se ressemblent jamais.
Les uns jurent avoir traversé des forêts d’algues plus hautes que les falaises.
D’autres parlent de cavités où les poissons semblaient apparaître et disparaître comme s’ils empruntaient des chemins invisibles.
Quelques-uns disent avoir aperçu, au fond d’une galerie, des jardins d’un silence si profond que les poulpes eux-mêmes ralentissaient leurs gestes afin de ne point troubler le sommeil des coraux.
Et tous rapportent avoir entrevu, derrière une ouverture dans la pierre, une lumière qu’aucun d’eux ne sut jamais rejoindre.
Les anciens d’Okéanos sourient en entendant ces récits.
Ils disent que le Palais des Merveilles ne montre jamais deux fois les mêmes salles.
À chaque visite, il invente un nouveau chemin.
À chaque regard curieux, il dévoile un nouveau secret.
À chaque enfant qui s’y aventure, il ouvre une porte demeurée invisible à tous les autres.
C’est pourquoi nul ne peut dresser la carte du Palais des Merveilles.
Ce palais ne change pas de place.
Il change de regard.
Et les anciens ajoutent encore :
Celui qui croit avoir tout vu n’y trouvera qu’un amas d’algues, quelques pierres et de simples poissons.
Mais celui qui s’émerveille encore découvrira toujours une salle que nul n’avait jamais racontée.
Le récit des grands courants
Voici ce que j’ai appris du pays que les navigateurs nomment les Merveilles.
Il est plusieurs marins qui soutiennent que ce pays n’existe point, et d’autres disent qu’il change de demeure selon les âges du monde, de sorte qu’aucune carte ne saurait le retenir.
Pour moi, je ne puis parler que de ce que mes yeux ont vu.
Après avoir longtemps suivi les grands courants d’Okéanos, il advint que je parvins en des eaux dont nul ne m’avait su montrer le chemin.
L’on n’y entre point comme on arrive en un port.
Les eaux deviennent plus silencieuses, les forêts d’algues plus épaisses, et les pierres elles-mêmes semblent laisser passage à qui poursuit sa route sans empressement.
J’y trouvai quantité de poissons de diverses couleurs et de diverses tailles. Chose fort singulière, plusieurs d’entre eux passaient d’une cavité de roche à une autre sans que je pusse découvrir le chemin qu’ils empruntaient. D’autres demeuraient cachés si longtemps dans leurs retraites que je les crus morts ou changés en pierre. Pourtant, dès qu’un regard venait jusqu’à eux, ils reprenaient leur nage avec une grande tranquillité.
Et sachez encore que ces poissons ne montrent point la crainte que l’on voit ailleurs. Ils semblent considérer les voyageurs avec autant de curiosité que les voyageurs les considèrent eux-mêmes.
Il y croît aussi plusieurs espèces de grandes algues dont les rameaux dessinent des arches et des portiques sous lesquels les créatures passent comme s’il s’agissait des portes d’une cité.
J’y rencontrai pareillement des méduses d’une beauté peu commune. Les habitants de ces eaux disent qu’elles sont les lanternes des Courants de Mémoire. Je ne sus jamais ce qu’ils entendaient par ces mots, mais je remarquai que jamais elles ne semblaient choisir leur route, et pourtant aucune ne s’égarait.
Plus avant, je découvris une vaste ouverture dans la roche. Ayant regardé au travers, il me sembla apercevoir des eaux d’une clarté telle que je crus d’abord contempler un autre monde. Si cette lumière venait des eaux supérieures ou d’un royaume plus profond encore, je ne saurais le dire.
Les anciens habitants m’assurèrent encore qu’il est, en ce pays, des jardins où les coraux dorment d’un sommeil si paisible que les poulpes eux-mêmes ralentissent leurs gestes afin de n’en point troubler le repos. Je rapporte leurs paroles sans oser affirmer qu’elles soient toutes véritables.
Or je remarquai une chose qui me parut plus étonnante encore.
Plus je demeurais en ces lieux, plus il me semblait qu’ils recelaient de nouvelles merveilles.
Lorsqu’une grotte paraissait ne rien cacher, elle révélait un nouveau passage.
Lorsqu’une pierre semblait close, une créature en surgissait.
Lorsqu’un paysage me paraissait connu, j’y découvrais quelque détail qui m’avait jusqu’alors échappé.
De sorte que je vins à croire que ce pays ne montre jamais tous ses secrets en une seule visite.
Lorsque je quittai enfin les Merveilles, je me retournai une dernière fois.
Il me sembla alors que les poissons, les méduses, les algues, et jusqu’aux pierres mêmes, observaient mon départ sans tristesse, comme si elles savaient que tout voyageur est destiné à revenir.
Depuis ce temps, plusieurs m’ont demandé où se trouvent les Merveilles.
Je leur réponds qu’ils interrogent mal, car les Merveilles ne se trouvent point.
Elles se découvrent.
À la Criée
(un vieux bastringue sur le port)
– J’vous dis qu’j’y suis allé au Palais des Merveilles !
Julot repose son verre un peu plus fort que nécessaire. Personne ne lève les yeux. Le vieux Corentin renifle.
Julot soupire :
– Vous m’écoutez jamais.
– On écoute, répond le Melvin. C’est juste qu’après trois gorgées, t’as déjà vu deux monstres marins, quatre îles qui flottent et un coquillage qui chante.
– C’était pas un coquillage, c’était une palourde.
– Ah… pardon.
Quelques rires éclatent.
Julot attend que le calme revienne.
– Bon… alors déjà, les poissons là-bas, ils traversent les cailloux.
– Sans les casser ? Ça commence bien…
– Mais sinon, y mordent à l’hameçon, tes poissons foreurs ? (ça c’est le Malo, dans une tentative désespérée de recentrer le débat)
– Pis y’a des trous dans les rochers qui donnent ailleurs.
– Par toutes les baudroies de l’enfer, c’est vachement précis comme info, ricane le vieux Corentin.
Julot lève les yeux au ciel.
– Vous pourriez faire un effort.
– On FAIT un effort.
– Les méduses servent de lanternes et elles éclairent les courants de mémoire.
Un silence plus profond que la fosse des Mariannes s’abat brutalement sur le tripot. On se regarde tous pour voir si on a bien entendu.
– Ça existe, ça ? demande l’Yvon
– Ben… j’sais pas comment ça marche, mais elles savent.
Gwendal, le patron du rade, essuie tranquillement un verre :
– Continue, Julot.
Encouragé, Julot reprend.
– Pis y’a une fenêtre dans une roche… et derrière… y’a un autre monde.
Cette fois, plus personne ne parle. On entend juste le bruit des vagues contre le quai.
– Plus lumineux que le nôtre.
Gwendal en oublie tout de go d’essuyer son verre.
Julot hausse les épaules.
– ‘fin… c’est c’que j’ai cru voir…
Pis il rajoute :
– Et alors là, j’vous raconte même pas les jardins !
Le vacarme reprend d’un seul coup.
– Ah ça y est, c’est reparti ! Combien de verres, les jardins ?
– Les poulpes jardinent aussi ?
– Les poissons payent l’entrée ?
Julot vide son verre d’un trait.
– Bande de boloss.
Il se lève.
– J’vous emmènerai jamais.
– Oh ! passque Môssieu Julot y saurait p’t’être y retourner, dans son Palais des Merveilles… dis moi t’as réservé une piaule à l’année ou bien ?
Julot réfléchit quelques secondes.
– Ben… Il se gratte la tête. Pas vraiment.
– Ha !
Julot regarde la mer par la porte entrouverte.
Un sourire lui échappe.
– Mais c’est pas l’envie qui me manque. J’vous jure qu’j’retournerais d’main… si y m’rappelait.
Personne ne répond. Une partie de tarot reprend dans le fond du tripot.
Au loin, une vieille méduse dérive lentement dans les eaux d’Okéanos.
Le Gwendal regarde Julot, puis la méduse. Il esquisse un sourire discret.
Mais il ne dit rien.

