Archibald

Archiviste des derniers savoirs

Mission : Empêcher l’extinction des textes

Il récupère les textes promis au néant.
Il traverse les galaxies avec une lampe frontale et une détermination suspecte.
Pas de vacances.
Pas de pause.
Pas de RTT.
Il refuse tous les congés sabbatiques qu’on lui propose.
« Je reviens, j’ai un chapitre à sauver. »

Grâce à lui, certaines pages traversent le temps.



Les Falaises Sans Graffiti

aka : Promenade_serie_definitive_v2_vraiment.docx

Archibald n’aimait pas les urgences.

Non… pas les urgences médicales, ça c’est pour les gens qui transpirent en blouse blanche et qui crient “Compresse !” comme si c’était une déclaration d’amour.
Lui, ses urgences, c’étaient les mots. Les phrases qui passent à la trappe. Les fichiers qui s’appellent “v2_vraiment” et qui mentent déjà dans le titre.

Faut jamais faire confiance à un adverbe désespéré.

Ce matin-là, sa lampe frontale pousse un petit cri sec.
Yesss Sir, un cri.
Le genre de son qui dit : “On a encore un génie qui fait du ménage.”

L’origine du drame, c’est un camping municipal à côté d’une montagne jamais taguée.

Jamais : aucun cœur percé d’une flèche ni de « René 1998 ». Rien.

Une falaise sans graffiti, c’est comme un café sans marc. Ça cache quelque chose.
Archibald avait noté ça dans son carnet :
“Quand c’est trop propre, c’est que quelqu’un a frotté.”

Il enclenche sa capsule orbitale, une vieille boîte à clous avec des ambitions galactiques.
Ça tremble, ça grince, mais ça descend quand même.

La cible est nette : Promenade_serie_definitive_v2_vraiment.docx.
Déjà, le nom, ça sent le rattrapage de dernière minute.
Le fichier est sur un disque dur externe.

Son propriétaire, un type aux yeux rouges et aux idées plus rouges encore, vient d’annoncer “Bon. Là faut faire du tri.”

Le tri.
Y a des mots qui ont l’air inoffensifs. Celui-là, c’est un assassin en cardigan.

Archibald atterrit derrière les sanitaires. L’odeur d’humidité et de chlore flotte dans l’air.
Il ajuste son chapeau doré, ça sert à rien, mais ça impose le respect aux molécules.
Il entre par la fenêtre.

Dedans, c’est la scène classique : ordinateur ouvert, café froid, air coupable.
Le curseur flotte au-dessus de “Textes divers”.

Archibald marmonne : “Textes divers… C’est toujours les meilleurs qu’on range là-dedans.”

Le clic tombe.
Corbeille pleine.

Archibald sort le Récupérateur de Versions Fantômes.
Une petite merveille borderline.
Les archivistes orthodoxes disent que c’est immoral de sauver un texte contre la volonté de son auteur.
Archibald pense que c’est immoral de laisser un imbécile décider du sort d’une bonne phrase.

Il active l’engin.
La pièce vibre.
Le disque dur frémit comme un vieux chien qui reconnaît son nom.

Le fichier se matérialise en cube translucide.
À l’intérieur, les phrases flottent.
Certaines mériteraient deux baffes et un Bescherelle.

Il scanne le contenu.
C’est une théorie sur une conspiration mondiale destinée à protéger les falaises de toute inscription humaine.

Archibald lève les yeux au plafond.
“Formidable. On sauve la littérature et on tombe sur un comité secret anti-marqueur.”
Il hésite.
Sa mission, c’est d’empêcher l’extinction des textes, pas de trier les dingueries.
S’il commence à juger, il n’a pas fini.

Il range le cube.

Revenu en orbite basse, il consulte ses stats :

Douze poèmes sauvés d’un formatage accidentel.
Trois journaux intimes récupérés d’une benne.
Un scénario avec un poulet pianiste.
Et maintenant, un manifeste géologique parano.

Il regarde la montagne par le hublot. Elle est toujours vierge.

Archibald plisse les yeux.
“À mon avis, y a quelqu’un d’autre dans le métier.”
Et si une entité œuvrait pour la conservation du silence ?
Il frémit et note l’idée, on n’est jamais trop prudent quand on travaille dans l’invisible.

Nouveau signal.
Quelqu’un hésite entre un café et un chocolat chaud.

Archibald relève la tête.
“Ça, c’est dangereux.
Les grandes œuvres commencent toujours par une hésitation mal gérée.”

Il remet sa lampe frontale.
Pas de vacances.
Pas de pause.

Dans ce boulot-là, on ne sauve pas les meilleurs textes.
On sauve ceux qui ont la malchance d’exister au mauvais moment.

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