Sentinelle chronométrique





Piotr a choisi d’habiter l’espace-temps.
C’était il y a deux ans, ou peut-être une éternité ; dans son monde, la frontière est fine.
Sa grosse tête est bourrée de parsecs et ses longs bras ne servent qu’à une chose : indiquer. Ils mesurent les secondes-lumière qui hésitent, tremblantes, avant de consentir à devenir des souvenirs.
Piotr écoute les battements du monde. Il observe les retards, les accélérations brusques, ces instants suspendus où le temps s’étire comme un vieil élastique.
Il patiente. Il sait que tout finit par arriver. Et que tout finit par passer.
D’ailleurs, sa phrase préférée est un murmure : « It’ll pass. »
Piotr, gardien du temps perdu
Chaque matin (si tant est que le matin accepte de commencer à l’heure), Piotr effectue sa tournée.
Il commence par décrocher une seconde restée coincée dans les branches d’un chêne. Les secondes sont légères, distraites ; certaines refusent obstinément de tomber, préférant le vert des feuilles à la froideur des horloges.
Ensuite, il règle les mécaniques récalcitrantes : celle qui vit cinq minutes dans le futur, celle qui traîne encore dans les brumes de jeudi dernier, et toutes celles qui carillonnent chaque minute comme si chaque instant méritait d’être fêté.
Il lui est déjà arrivé de récupérer une heure entière oubliée derrière une montagne, de raccompagner un mardi parti se promener avant son lundi, ou de supplier une poignée de secondes-lumière d’arrêter de jouer à cache-cache entre deux galaxies.
Elles ont promis, mais faut-il les croire ?
Régulièrement, il croise des souvenirs arrivés en avance sur leur propriétaire.
Piotr les installe alors sagement sur le bord du chemin.
« On attend son humain, s’il vous plaît. Chacun son tour. »
Les souvenirs soupirent, s’agitent, scrutent l’horizon. Ils sont pressés d’exister, mais ils finissent toujours par se rendre à l’évidence : un souvenir sans son humain n’a aucune raison d’être.
Piotr est patient. Il connaît un secret que peu d’êtres du Continuum ont appris : le temps déteste qu’on lui coure après. Plus on se précipite, plus il fait semblant de ne pas entendre.
Alors Piotr avance tranquillement, ses longs bras occupés à trier les instants suspendus, les retards minuscules et les accélérations mal élevées.
Presque toujours, les choses finissent par retrouver leur place. Et quand ce n’est pas le cas, Piotr attend encore un peu, imperturbable.
Lorsqu’il reprend sa route, il adresse un petit signe aux secondes, aux heures et aux souvenirs qu’il vient d’aider, puis il murmure sa phrase préférée, celle qui sauve les jours de pluie et les éternités trop longues :
— « It’ll pass. »
Et, jusqu’à présent, même les mardis les plus têtus ont fini par lui donner raison.
← Retour aux archives des vagabonds du Continuum

