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Martine et la boîte à livres

Statut : diorama fait main représentant une boîte à livres.
format : environ 10 cm de haut et 6 de diamètre
matériaux : balsa, papier aquarelle, papier centenaire, aquarelles Schmincke, végétation Noch

Cartel : Boîte à livres sous cloche
Diorama
Bois patiné, métal, papier, végétation miniature, socle en liège, cloche de verre
Pièce unique

Cette micro-architecture évoque une boîte à livres de quartier, isolée comme un fragment préservé.
La porte demeure entrouverte, laissant entrevoir quelques ouvrages.
La matière porte les traces du temps : bois passé, tôle oxydée, végétation installée.

Sous sa cloche, le lieu devient trace.
Un fragment préservé, hors du temps.

Ce diorama m’a inspiré un court récit :

Aujourd’hui, Martine est décidée.
Elle va enfin faire de la place dans sa bibliothèque.

À quoi bon garder tous ces livres qu’elle ne relira plus ?
Pour qui ? Pour quoi ?
Autant leur offrir une nouvelle vie.

Devant la boîte à lire de son quartier, vieille caisse qui ferme mal posée sur des piliers de bois un peu fatigués, elle hésite longtemps.

Abandonner les ouvrages grâce auxquels elle a vécu des aventures époustouflantes, et peut-être même les plus beaux moments de sa vie, est un véritable crève-cœur.
Ces livres ont été ses compagnons les plus fidèles.

Et puis cette boîte-là ne semble pas très rassurante.

Le cœur battant, elle entrouvre la porte vitrée.
Une odeur de papier, de vieux bois et de pétrichor l’accueille.
Ça sent la vie !
Et puis, surtout, il y a des trésors ici.

Presque religieusement, elle remplit les étagères avec son offrande et, sur une impulsion, elle s’empare d’un vieux livre écorné, fatigué de toutes les vies qu’il a déjà traversées.

Viens, murmure-t-elle.
On va faire un bout de chemin ensemble et peut-être deviendras-tu mon nouveau livre préféré.


Attention, tout ce qui suit a été créé à titre de divertissement grâce à une intelligence artificielle. Si vous y êtes allergique, n’allez pas plus loin !

Puisqu’il est ici question de livres, j’ai invité quelques écrivains à se réapproprier mon texte. Ils se sont volontiers prêtés à l’exercice, avec la facétieuse intervention d’une intelligence artificielle.

Marcel Proust

Il arriva à Martine, en ce matin dont la lumière, d’une douceur presque indiscrète, semblait vouloir s’insinuer jusque dans les replis les plus secrets de sa mémoire, de concevoir enfin le projet longtemps différé de délester sa bibliothèque de ces volumes qui, tout en ne lui promettant plus les surprises d’une première lecture, continuaient de peser sur elle du poids singulier des heures qu’elle leur avait confiées.

Car ces livres n’étaient pas seulement des objets rangés sur des planches de bois. Ils étaient les témoins silencieux d’après-midis où, tandis que le monde poursuivait ailleurs son tumulte indifférent, elle avait trouvé dans leurs pages une compagnie plus fidèle que bien des présences humaines.

Et pourtant, en se tenant devant la modeste boîte à lire de son quartier, dont la porte mal ajustée laissait filtrer un courant d’air chargé d’odeurs mêlées de papier ancien, de bois humide et de terre après la pluie, elle sentit monter en elle une hésitation presque douloureuse. N’était-ce pas se séparer d’une part d’elle-même que de confier ces compagnons de solitude à l’anonymat des passants ?

Elle demeura un instant immobile, comme si le temps, suspendu à la charnière grinçante de la petite porte vitrée, attendait sa décision.

Mais lorsqu’elle l’ouvrit enfin, une impression inattendue l’envahit : ce qu’elle avait pris pour une perte se révélait être une continuité. Les livres déposés n’étaient pas abandonnés. Ils entraient dans une autre vie, et peut-être, dans d’autres mains, retrouveraient-ils cette intensité qu’elle-même n’avait plus la force de leur offrir.

Et c’est alors, presque malgré elle, qu’elle aperçut un volume écorné, usé par des lectures successives, dont la fatigue apparente lui inspira une tendresse immédiate.

Elle le prit.

Comme si, dans cet échange silencieux, quelque chose d’elle persistait à circuler.


Georges Pérec

Martine décide de faire de la place.

Sur les étagères :
quatre-vingt-sept romans.
dix-neuf essais.
trois dictionnaires dont un ne sert plus depuis que l’on cherche les mots ailleurs.
une biographie inachevée.
un recueil de poèmes annoté au crayon gris.

Certains portent encore un ticket de caisse jauni.
D’autres conservent un marque-page improvisé :
une facture d’électricité,
un billet de train,
une photographie sans date.

Martine empile.
Elle souffle sur la poussière.
Elle hésite.
Elle recommence.

La boîte à lire du quartier est une caisse en bois, fixée de travers.
Charnière grinçante.
Vitre légèrement fêlée.
Étagère du haut un peu penchée vers la gauche.

À l’intérieur :
un polar suédois,
un manuel de jardinage,
deux tomes d’une saga dont le premier manque,
un livre pour enfants avec un soleil dessiné au feutre sur la page de garde.

Martine observe.
Ce sont des survivants.

Elle dépose ses livres un à un.

Transfert discret.
Déplacement d’usage.
Changement de propriétaire hypothétique.

Elle en prend un.
Couverture molle.
Coins émoussés.
Traces de doigts anciennes.

Elle le garde.

Rien ne disparaît vraiment, les coordonnées changent. C’est tout.


Marguerite Duras

Elle a décidé.

Faire de la place.

Les livres sont là depuis longtemps.
Ils ont attendu.
Elle aussi.

La pièce est silencieuse.
On entend la rue, très loin.

Elle en prend un.
Le repose.
Le reprend.

Ce ne sont pas des objets.
Ce sont des heures.
Des soirs où il n’y avait personne.

La boîte à lire est au coin de la rue.
Un bois fatigué.
Une vitre qui ferme mal.

Elle reste devant.
Elle pourrait repartir.

Elle ouvre.

L’odeur de papier, de pluie, de bois ancien.
C’est presque la même odeur que chez elle.

Elle comprend alors.

Ce n’est pas donner.
Ce n’est pas perdre.

C’est laisser aller.

Elle pose les livres.
Un par un.

Puis elle en prend un autre.
Usé.
Presque effacé.

Elle le serre contre elle.

Ça recommence.


Annie Ernaux

Martine a décidé de faire de la place dans sa bibliothèque.

Les livres occupent un mur entier du salon. Ils ont été achetés sur plusieurs décennies, dans des librairies indépendantes aujourd’hui disparues, dans des grandes surfaces culturelles, parfois d’occasion, lors de brocantes. Certains portent encore l’étiquette de prix en francs.

Ils ont accompagné les différentes périodes de sa vie : les années de travail, les années plus calmes, les soirées solitaires. Lire n’a jamais été un simple loisir. C’était une manière de tenir.

Aujourd’hui, elle sait qu’elle ne les relira plus. Le corps fatigue plus vite, les yeux aussi. Et puis le temps disponible n’est plus le même. Les livres s’accumulent comme les années.

La boîte à lire du quartier a été installée par la municipalité il y a quelques années. Au début, elle avait trouvé cela un peu dérisoire. Maintenant, elle y voit autre chose : une circulation.

Devant la caisse en bois un peu de travers, elle hésite. Donner des livres, ce n’est pas seulement se délester d’objets. C’est renoncer à une part de soi telle qu’on a été.

Elle ouvre.

L’odeur de papier humide et de bois ancien lui rappelle les bibliothèques publiques de son enfance, quand lire était encore une conquête.

Elle dépose ses livres.

Elle en prend un autre, déjà usé, passé par d’autres mains. Elle sait que ce livre ne lui appartient pas vraiment. Il lui sera prêté par le hasard.

Les livres ne disparaissent pas. Ils circulent, comme les vies.


Ray Bradbury

Martine avait décidé de faire de la place.

Les livres débordaient des étagères, s’empilaient sur la table basse, glissaient sous le fauteuil près de la fenêtre. Ils semblaient s’être multipliés pendant la nuit, comme s’ils redoutaient d’être choisis.

Elle en prit quelques-uns. Les plus aimés. Les plus relus. Ceux dont les pages s’ouvraient toutes seules aux passages préférés.

La boîte à lire du quartier était une vieille caisse en bois qui grinçait au vent. Les enfants disaient qu’elle respirait. Les adultes souriaient.

Martine posa la main sur la vitre.

Elle crut sentir une chaleur.

Lorsqu’elle ouvrit la porte, l’odeur de papier et de pluie lui parut différente, presque lumineuse. Les livres à l’intérieur semblaient frissonner très légèrement, comme s’ils attendaient.

Elle hésita.

Puis elle déposa les siens.

Un instant, elle eut l’impression que les couvertures changeaient de teinte, que les titres se déplaçaient, que les histoires se réorganisaient entre elles.

Un vieux volume écorné attira son regard. Il n’était pas là une seconde plus tôt. Elle en était presque certaine.

Elle le prit.

La boîte se referma toute seule, dans un petit souffle.

En rentrant chez elle, Martine eut le sentiment curieux que ses étagères étaient plus légères, mais que la maison, elle, était plus vaste.

Cette nuit-là, en ouvrant le livre rapporté, elle crut entendre, très loin, comme le bruissement d’autres pages qu’on tournait ailleurs.


Italo Calvino

Martine décide de faire de la place dans sa bibliothèque.

Elle ne se doute pas encore que ce geste, en apparence simple, va modifier la trajectoire de plusieurs existences, dont la sienne.

Chaque livre qu’elle choisit a déjà connu au moins une vie. Certains ont été lus deux fois, d’autres seulement à moitié. Tous portent une empreinte invisible : la vitesse de lecture, l’endroit exact où elle s’est arrêtée, les pensées qui ont surgi entre deux phrases.

La boîte à lire du quartier ressemble à une petite maison sans adresse fixe. Elle n’appartient à personne, donc elle appartient à tous.

Martine hésite.
Car donner un livre, c’est introduire une variable dans une équation qu’on ne maîtrise pas.

Qui le prendra ?
À quel moment précis ?
Dans quel état d’esprit ?

Elle ouvre la porte.

À l’intérieur, les livres semblent attendre leur lecteur comme des acteurs avant l’entrée en scène. Certains savent déjà à qui ils sont destinés. D’autres préfèrent l’imprévu.

Martine dépose les siens. Elle comprend soudain que ce qu’elle appelle “abandon” est en réalité une redistribution d’histoires.

Avant de refermer, elle en choisit un au hasard.

Mais le hasard, on le sait, est une forme de précision que nous ne savons pas calculer.

Plus tard, en lisant la première phrase, elle aura l’étrange impression que le livre l’attendait depuis toujours.

Et quelque part, peut-être au même moment, quelqu’un ouvre un des siens avec la même certitude.


Jorge Luis Borges

Martine crut d’abord accomplir un geste modeste : faire de la place dans sa bibliothèque.

Elle ignorait que toute bibliothèque, si réduite soit-elle, contient en puissance toutes les autres.

Les livres qu’elle choisit de déposer dans la boîte du quartier n’étaient pas seulement des récits. Ils formaient une configuration précise, un ordre qu’elle avait établi sans le savoir au fil des années : tel roman lu pendant un été de solitude répondait à un essai découvert plus tard ; une phrase soulignée dialoguait en secret avec une autre, à plusieurs mètres de distance.

La boîte à lire, caisse de bois un peu inclinée, semblait dérisoire. Pourtant, en l’ouvrant, Martine eut l’impression d’entrer dans une chambre plus vaste que sa propre maison.

À l’intérieur, les livres ne reposaient pas au hasard. Ils formaient une combinatoire presque infinie. Chaque volume était la variation d’un autre. Chaque couverture dissimulait la possibilité d’un monde légèrement différent.

En déposant les siens, Martine modifia l’architecture invisible de cet ensemble.

Un roman qu’elle avait aimé trouva sa place à côté d’un manuel de botanique. Ce voisinage, insignifiant en apparence, engendrerait peut-être, un jour, chez un lecteur inconnu, une pensée nouvelle, un livre encore à écrire.

Elle en prit un autre.

En l’ouvrant, elle reconnut une phrase qu’elle avait lue autrefois dans un livre qu’elle venait de déposer.

Elle referma.

Il lui sembla soudain que la boîte contenait toutes les bibliothèques possibles, y compris la sienne, y compris celles qu’elle n’aurait jamais le temps de parcourir.

Martine rentra chez elle avec le sentiment étrange d’avoir réduit le nombre de ses livres tout en augmentant celui des mondes auxquels elle appartenait.


Jean Giono

Martine a décidé de faire de la place dans sa bibliothèque, mais ce n’est pas une décision sèche. Elle l’a prise comme on taille une branche trop lourde pour que l’arbre continue de pousser.

Ses livres ont vécu avec elle. Ils ont pris la lumière de la fenêtre, l’odeur du café du matin, le silence des soirs d’hiver. On pourrait presque dire qu’ils ont respiré.

Elle les rassemble. Ils pèsent. Pas seulement par le papier. Par les années.

La boîte à lire du quartier est plantée là comme une vieille souche dressée. Le bois est un peu fendu. La pluie l’a assombri. Il y a de la mousse à la base des piliers. On sent la terre tout autour.

Martine reste un moment devant. Le vent passe entre les planches. Ça grince doucement. Ce n’est pas un bruit désagréable. C’est un bruit vivant.

Quand elle ouvre la petite porte, l’odeur du papier se mêle à celle du bois humide et de la pluie récente. C’est une odeur pleine, nourricière. Une odeur de choses qui durent.

Elle comprend que ses livres ne vont pas mourir là. Ils vont s’enraciner ailleurs.

Elle les pose un à un, comme on dépose des graines.

Puis elle en prend un autre, déjà marqué par d’autres mains. Il est souple, un peu fatigué, mais solide encore.

Elle sourit.

Les livres ne finissent pas. Ils changent de sol.

Martine repart. Le vent referme doucement la porte derrière elle.


Frédéric Dard (hors San Antonio)

Martine a décidé de faire de la place.

Ça ne s’est pas fait d’un coup. L’idée traînait depuis des mois. Les livres prenaient trop de place. Ou peut-être que c’est elle qui en prenait moins.

Elle les regarde. Ils ont vécu avec elle. Certains l’ont consolée. D’autres l’ont empêchée de dormir. Il y en a qu’elle a relus. Il y en a qu’elle n’a jamais finis. On ne finit pas toujours les choses importantes.

Elle en choisit quelques-uns.

Devant la boîte à lire du quartier, elle hésite. C’est une vieille caisse en bois, un peu de travers. Rien de glorieux. Rien qui fasse solennel.

Elle pourrait rentrer chez elle.

Mais elle ouvre quand même.

Ça sent le papier humide et le bois qui a connu des hivers. Ça sent quelque chose de familier. Elle se dit que les livres n’aiment pas les vitrines impeccables. Ils préfèrent les endroits un peu fatigués.

Elle dépose les siens. Doucement. Comme on confie quelque chose qu’on a aimé.

Elle en prend un autre. Il est usé. Il a déjà servi. Ça lui plaît.

Elle le serre contre elle.

Ce n’est pas un échange. Ce n’est pas une perte. C’est un passage.

Martine repart plus légère. Pas vide. Plus légère.


Frédéric Dard (dans San Antonio)

Martine, ce matin, elle a décidé de faire de la place.

Pas dans sa vie, non. Faut pas exagérer. Juste dans sa bibliothèque. Déjà un exploit.

Parce que ses bouquins, c’est pas des livres. C’est des locataires longue durée. Installés depuis des décennies. Avec caution affective et souvenirs en prime.

Elle en attrape un. Le regarde. Le repose. Le reprend.
Ça discute sec dans sa tête.

« Tu m’as tenue compagnie en 1987, toi. »
« Et toi, tu m’as empêchée de faire une bêtise. »
« Toi, par contre, je t’ai jamais fini. On va pas se mentir. »

Direction la boîte à lire du quartier.

Une caisse en bois qui penche comme un vieux type après l’apéro. Charnière grinçante, vitre pas très catholique. Ça inspire pas la Bibliothèque Nationale.

Martine hésite.
C’est pas rien de larguer des compagnons de galère.

Elle ouvre.

Ça sent le papier humide, le bois rincé par la pluie, et un truc en plus. Une odeur de seconde chance.

Elle dépose ses livres un à un. Pas en vrac. Elle a sa dignité.

Et puis, évidemment, elle en repère un autre. Couverture fatiguée, coins mâchouillés, regard un peu cabossé.

Un survivant.

« Toi, mon vieux, tu viens avec moi. »

Elle referme la porte.

Elle est venue alléger ses étagères.
Elle repart avec une histoire sous le bras.

Comme quoi, dans la vie, on croit faire du ménage.
Et on agrandit le terrain de jeu.


Arnaldur Indriðason

Martine avait décidé de se séparer de quelques livres.

La décision lui avait pris du temps. Elle repoussait le moment depuis des mois. Les étagères débordaient. La poussière s’installait dans les interstices. Elle ne relisait plus.

Elle choisit les ouvrages avec méthode. Pas les plus précieux. Pas les plus récents. Ceux qui avaient compté, mais dont le souvenir suffisait désormais.

La boîte à lire du quartier était une construction simple, en bois, un peu inclinée. La peinture s’écaillait. Personne ne semblait vraiment s’en occuper.

Elle resta un moment devant.

Abandonner un livre, ce n’est pas le jeter. C’est accepter qu’il appartienne désormais à quelqu’un d’autre. Elle se demanda qui cela pourrait être. Un voisin. Un inconnu. Un enfant peut-être.

Elle ouvrit la porte.

L’odeur de papier humide lui rappela une vieille bibliothèque municipale qu’elle fréquentait autrefois. Elle n’y avait pas pensé depuis longtemps.

Elle déposa les livres. Elle éprouva un léger soulagement, mêlé d’une tristesse qu’elle ne chercha pas à analyser.

Avant de refermer, elle en prit un autre. Un roman usé. Il avait déjà circulé.

Elle le glissa dans son sac.

En rentrant chez elle, elle constata que les étagères semblaient plus claires. Le silence aussi.

Elle se dit que les livres, comme les gens, ont besoin de changer d’endroit pour continuer à exister.


Guy de Maupassant

Martine avait résolu de se défaire de quelques livres.

Depuis des années, ils s’entassaient sur les planches de sa bibliothèque. Elle les regardait parfois sans les ouvrir. Ils lui rappelaient des soirées lointaines, des émotions dont la trace subsistait sans que le souvenir en fût très distinct. Elle savait qu’elle ne les relirait plus.

Elle en fit une pile, choisissant avec soin ceux auxquels elle tenait assez pour qu’ils fussent lus encore, mais pas assez pour les garder.

La boîte à lire du quartier se trouvait à l’angle de la rue, près d’un marronnier. C’était une caisse en bois, peinte autrefois en vert, aujourd’hui délavée par la pluie. La vitre, mal ajustée, laissait passer l’air.

Martine demeura quelques instants immobile.

Elle songea qu’en déposant ces livres, elle se séparait d’une partie d’elle-même, de celle qu’elle avait été. Puis elle se reprit : ce n’étaient que des objets.

Elle ouvrit la porte. Une odeur de papier humide s’en échappa.

Elle rangea les volumes avec méthode.

En refermant, son regard fut attiré par un roman déjà usé. Elle le prit presque sans réfléchir, comme on ramasse un objet tombé à terre.

Elle rentra chez elle.

Le soir même, en lisant les premières lignes, elle éprouva une émotion inattendue. Le livre parlait d’une femme qui, vieillissant, s’était résolue à trier ses affaires.

Martine eut un léger sourire.

Elle comprit alors qu’on ne se défait jamais tout à fait de ce qu’on a aimé.


Arthur Rimbaud

Elle a décidé de se délester des livres.

Les étagères grincent comme des arbres trop chargés de fruits noirs. Les dos alignés sont des soldats fatigués, des cathédrales en papier, des étés pliés.

Martine ne parle pas. Elle tranche dans l’air. Les volumes tombent dans ses bras comme des oiseaux blessés.

La rue est claire. Le vent sent la pluie ancienne.

La boîte à lire, boîte de bois fendu, attend. Elle a l’air pauvre et vaste comme une bouche ouverte.

Martine hésite.

Les livres vibrent. Ils savent qu’ils vont changer de peau.

Elle ouvre.

Une odeur de terre mouillée et d’encre tiède jaillit. Les pages bruissent comme une mer minuscule.

Elle dépose les livres. Ils se regardent entre eux. Ils se reconnaissent.

Ce n’est pas un abandon. C’est une migration.

Un vieux volume l’appelle. Sa couverture est râpée comme une pierre de rivière. Elle le prend.

Le monde bascule d’un millimètre.

Martine rentre avec le livre sous le bras.
La maison est plus vide.
La lumière y circule autrement.

Les livres ne meurent pas.
Ils changent de ciel.


Jean de La Fontaine

Martine, Denise la Mouette et la Boîte à livres

Martine, un matin d’automne,
Décida, sans témoin ni trompette,
De trier les livres qu’elle collectionne
Depuis des années discrètes.

« À quoi bon les garder tous,
Puisque je ne les lis plus ?
Autant qu’ils fassent un tour,
Qu’ils vivent ailleurs, un jour. »

Elle marcha vers la boîte à livres
Du quartier, un peu de guingois,
Qui grinçait sous le vent vif
Et penchait comme un vieux toit.

Or Denise la Mouette,
Toujours à l’affût d’un secret,
Observait la scène, inquiète,
Depuis le sommet d’un muret.

« Folle que tu es, Martine !
Larguer ainsi tes trésors ?
On ne se sépare pas si vite
Des souvenirs qui nous décorent. »

Martine sourit sans répondre,
Déposa ses romans choisis,
Puis, sans se laisser confondre,
En prit un autre, jauni.

« Vois-tu, Denise ma belle,
Rien ne se perd vraiment.
Un livre voyage, appelle,
Et revient autrement. »

La mouette, un peu confuse,
Pensa qu’il y avait là
Plus de sagesse que de ruse
Dans ce simple échange-là.

Martine rentra plus légère,
Un livre neuf sous le bras.

Morale :
Qui donne ce qu’il a aimé
Ne s’appauvrit pas, il s’étend ;
Les histoires, pour circuler,
Ont besoin de changement.


Homère

Martine et l’Odyssée de la Boîte à Livres

Ce matin-là, Martine partit, résolue,
Une pile de romans serrée contre elle
Comme d’autres emportent des offrandes
Vers un temple incertain.

À peine avait-elle franchi le seuil
Que surgit le premier écueil.

Des travaux.

Barrières orange. Panneaux contradictoires.
« Déviation piétons » indiquant trois directions opposées.
Elle fit un détour qui lui parut long
Comme un exil.

Un livre glissa.
Tomba.
Dans une flaque.

Martine le ramassa avec gravité.
La boue, pensa-t-elle, est une initiation.

Elle reprit sa route.

À l’angle de la rue, surgit la voisine.
Celle qui sait tout. Celle qui raconte tout.
Celle qui n’a jamais croisé un silence sans le remplir.

— Vous sortez ?
— Oui.
— Avec des livres ?
— Oui.
— Ah ! Les livres ! Vous savez, moi j’ai toujours dit que…

Et la phrase s’étira comme un chewing-gum philosophique.

Martine sourit. Endura. Résista.
L’héroïsme prend parfois la forme d’un hochement de tête poli.

Enfin, la boîte apparut.

Mais le destin n’en avait pas fini.

Des ronces.
Des ronces vigoureuses, offensives, presque stratégiques,
Avançaient leurs griffes végétales.

Martine déblaya.
Égratignée, mais digne.

Elle saisit la poignée.

Rouille.

La fenêtre refusa d’obéir.
Elle tira. Poussa. Négocia.

La charnière grinça comme une prophétie mal traduite.

Et là.

Une mouette.

Installée dans la boîte comme une divinité blanche
Gardienne des volumes oubliés.

La mouette fixa Martine.
Martine fixa la mouette.

Une règle tacite s’imposa :
On ne parlemente avec une mouette qu’en alexandrins.

Martine inspira.

« Noble oiseau des vents, gardienne des récits,
Permets que ces ouvrages trouvent d’autres amis. »

La mouette inclina la tête.

« Je veille sur ces pages au parfum salin,
Pourquoi céderais-je ce fragile terrain ? »

Martine, imperturbable :

« Les livres sont marins, ils voguent sans rivage,
Ils meurent en silence s’ils restent en cage. »

Un battement d’ailes.
Un accord tacite.

La mouette s’envola, laissant derrière elle
Une plume et un silence triomphal.

Martine déposa ses livres.
Un par un.
Comme des trophées pacifiques.

Puis elle en choisit un autre.

Couverture sobre.
Air mystérieux.

Elle rentra chez elle.

Le soir, elle ouvrit le volume.

Les premières lignes la frappèrent comme une énigme :

« Laba vieba estb unba voya… »

Martine cligna des yeux.

C’était du javanais.

Elle éclata de rire.

Après tant d’épreuves,
Elle n’avait pas conquis un trésor.
Elle avait gagné un déchiffrage.


Henry Morton Stanley

Expédition vers la Source de la Boîte à Livres
Journal de Martine, exploratrice indépendante

12 avril.
Après plusieurs semaines de préparation mentale, j’ai résolu d’entreprendre l’expédition vers la Boîte à Livres située à environ trois cents mètres de mon domicile. Distance modeste sur le papier. Terrain incertain.

Équipement :
– six ouvrages sélectionnés avec discernement
– un sac cabas renforcé
– détermination raisonnable

14 h 07.
Premier obstacle. Travaux municipaux d’ampleur imprécise. Les plans affichés sont contradictoires. L’un indique une déviation vers le nord, l’autre vers un espace manifestement inaccessible. J’opte pour l’est. L’est est toujours une promesse.

14 h 19.
Incident. Un volume glisse et chute dans une zone humide. Récupération immédiate. L’ouvrage, désormais maculé, présente des traces de boue. Hypothèse : la boue renforce l’authenticité d’un livre.

14 h 26.
Rencontre avec une habitante locale réputée pour sa propension à l’échange verbal prolongé. Tentative de désengagement diplomatique. Succès partiel. Pertes temporelles estimées à huit minutes.

14 h 41.
Arrivée en vue du site.

La Boîte à Livres se dresse, légèrement inclinée, comme un avant-poste abandonné par une civilisation antérieure. Des ronces en défendent l’accès. Dégagement manuel. Égratignures superficielles.

14 h 48.
Ouverture de la trappe principale. Résistance notable due à l’oxydation avancée des charnières. Effort prolongé. Bruit métallique assimilable à un râle.

À l’intérieur :
Présence inattendue d’un spécimen aviaire, type mouette, occupant l’étagère supérieure.

Communication engagée.

Après négociation en vers mesurés, l’occupante consent à évacuer les lieux. Aucune perte humaine à signaler.

14 h 55.
Dépôt des ouvrages. Observation attentive de la topographie intérieure. Organisation hétéroclite mais fonctionnelle.

15 h 02.
Découverte d’un volume singulier, couverture usée, typographie inconnue. Acquisition immédiate.

Retour sans incident majeur.

22 h 17.
Analyse du texte récupéré. Langue identifiée comme javanais. Compréhension nulle à ce stade.

Conclusion provisoire :
L’expédition, bien que brève, a permis la confirmation d’une hypothèse essentielle : les sources de la Boîte à Livres ne livrent pas ce que l’on cherche, mais ce que l’on ne savait pas devoir chercher.


Voilà, promis je ne recommencerai plus, même si ça m’a bien amusée. Et si ça vous a fait sourire, c’est gagné !

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