Etude n° 3

Ici, j’évoque le carnet d’étude d’un explorateur spatial. Riche en annotations (écriture asémique) et découpes évoquant des trous de ver, ce carnet transporte le spectateur d’un univers à l’autre. À travers ses ouvertures, des planètes lointaines, des fragments d’autres pages apparaissent, créant une illusion d’infini et l’illusion d’un voyage à travers des mondes inconnus. C’est une œuvre immersive qui tente de capter l’imaginaire et l’émerveillement face à l’inconnu cosmique.

Et pour aller plus loin


J’ai écrit des textes dans l’univers de ce carnet.
Pour commencer voici un court texte décalé :

Prototype de navigation inter-page
Archives récupérées – cycle 4207

Ce carnet est l’une des premières tentatives connues de cartographie poétique des plis de l’espace-temps.
Chaque perforation ouvre sur une autre page, un autre fragment de cosmos, comme si le papier lui-même pliait les lois de la physique.
Ici, les lignes sont des routes stellaires, les cercles des sauts spatio-temporels, les textures des nébuleuses froissées.

Pas de moteur. Pas d’écran.
Seulement des encres, des hasards, et des trajectoires aléatoires.

⚠️ Utilisation déconseillée sans formation en navigation imaginaire.

⚠️ Avertissements techniques – Étude n°3

Ne pas insérer les doigts dans les trous de vers.

Connexion neuronale non requise. Mais possible en cas de forte réceptivité.

Temps de trajet inter-page variable. Prévoir un encas spatio-temporel.

Les cartes n’ont pas de légende. Le lecteur est la légende.

Aucune garantie de retour à la page d’origine.

Et maintenant, une courte nouvelle :


Le livre des passages

On retrouva ce livre dans la soute froide d’un vieux module d’exploration dérivant sans balise aux abords de la ceinture de Kerval, qui ne contenait ni journal de bord, ni coordonnées exploitables, ni relevé de mission conforme aux protocoles, mais seulement cet artéfact, avec ses tracés nerveux, ses cercles, ses fragments d’annotations dans une écriture que personne ne parvenait à traduire.

Les premiers archivistes contactés pensèrent à un carnet d’étude abandonné, une tentative ratée de cartographie.

Quand l’étude n°3 arriva finalement entre les mains de Randall après être passée par tous les cabinets d’histoire des civilisations officiels recensés, elle avait gagné une patine que seuls les bureaux fatigués par des décennies d’utilisation peuvent donner.

Randall eut immédiatement la certitude que cette mission lui prendrait bien trop de temps et d’énergie pour la maigre prime qui lui serait finalement versée par la RAMD.

La boutique qu’il tenait, dans le Secteur 7 de la Ceinture de Kerval, un amas d’astéroïdes miniers où l’air sentait toujours le métal chauffé et le café recyclé, avait connu des jours meilleurs, mais ces jours étaient au moins aussi lointains que le premier exode vers les nuages d’Oort.
Son enseigne, à moitié effacée, indiquait « Enquêtes & Récupérations ».
La RAMD ne faisait appel à lui que lorsqu’aucun bureau officiel ne voulait toucher à une affaire, considérée comme trop obscure, trop marginale, ou trop dangereuse pour la réputation.

Que ce carnet ait atterri sur son bureau signifiait une chose : personne, dans tout le système connu, ne savait quoi en faire.

Les premières analyses avaient confirmé l’origine humaine du support (papier, encre, reliure) mais rien n’expliquait les perforations.

Randall trouva la première annotation lisible grâce à un interféromètre de contrebande récupéré chez Gros Georges, du côté du dock 42.
Elle était griffonnée au crayon, dans une écriture pressée, fiévreuse : « Ils n’ont pas de mots. Ils ont des formes. J’ai dessiné ce que j’ai vu. »
Suivaient des coordonnées temporelles et une mention : « Contact. Cycle 4206.7. Civilisation non recensée. »

Le créateur du carnet n’avait pas cartographié l’espace. Il avait tenté de capturer une rencontre.

Randall sentit un frisson lui parcourir l’échine. Les rencontres avec des civilisations non recensées étaient rares et celles qui impliquaient un retour l’étaient encore plus.

Il fouilla les archives de la RAMD, croisa les dates, les modules d’exploration perdus, les signaux fantômes. Un nom finit par émerger : Dr. Elara Voss, xéno-linguiste, affectée au module Orphée, disparu lors d’une mission de routine près de la Nébuleuse du Voile, trois cycles plus tôt.
Officiellement, le module avait subi une défaillance critique. Aucun corps retrouvé. Aucun signal de détresse.

Mais ce carnet suggérait autre chose.

Voss n’était peut-être pas morte. Elle avait vu, et elle avait eu le temps de recopier, frénétiquement, ce qu’elle avait perçu avant que quelque chose ne se produise.

Randall referma le carnet, les mains tremblantes. La poussière du Secteur 7 semblait soudain bien lourde sur ses épaules.

Trouverait-il des réponses ? Peut-être.
Mais une chose devenait claire : Voss n’était pas morte, et elle n’avait pas fui. Les annotations fiévreuses, la précision des formes dessinées, ce n’était pas le travail de quelqu’un qui s’enfuit mais plutôt celui de quelqu’un qui observe, qui apprend, et qui est soudainement interrompu.

Elle avait été prise. Cette civilisation aux formes sans mots l’avait emmenée, et ce carnet était la seule trace qu’elle avait eu le temps de laisser derrière elle. Une bouteille à la mer jetée à travers les plis de l’espace-temps.

Le vrai danger, c’était la RAMD. Si la République Autonome des Mini Dômes mettait la main sur ses découvertes, elle y verrait une anomalie réglementaire.
Ses services tenteraient de sauver Voss, sans doute, mais avec leurs méthodes : décrets d’intervention, protocoles de premier contact en quarante-deux points, demandes d’autorisation d’ouverture de trous de ver signées en triplicata. Ils risquaient de déclencher une guerre par simple excès de paperasse, offensant une entité capable de plier la réalité comme on plie une page, mais qui ne savait probablement pas remplir un formulaire d’immigration.

Restait à savoir si Randall était prêt à devenir l’intermédiaire entre l’humanité et l’inconnu, au risque de servir de monnaie d’échange, ou s’il allait rendre ce carnet à la RAMD sans rien dévoiler, condamnant Voss à rester prisonnière d’un univers où les mots n’existent pas, mais où les décrets, eux, proliféreraient jusqu’à l’absurde.

Il regarda le carnet, cherchant une nouvelle indication dans ses plis, mais plus le temps passait, plus l’évidence s’imposait : il n’avait pas le choix. La négociation commençait maintenant. Et elle ne se ferait certainement pas dans les archives de la République.

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